RÉSIDENCE ARTISTIQUE DE MAJD AL-DIK

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Majd Al-Dik, activiste et écrivain syrien réfugié en France, a résidé à la Saline royale d’Arc-et-Senans de janvier à avril 2019, dans le cadre du programme de résidence Nora. Ce programme permet à des artistes, des chercheurs, des professionnels de la culture en exil d’être logés et nourris dans l’un des Centres Culturels de Rencontre et de bénéficier de moyens techniques afin de réaliser leur projet de résidence.

 

Nous avons eu la chance de rencontrer Majd Al-Dik au cours de cette résidence et de lui poser quelques questions. Il nous livre son témoignage, ses projets et ses espoirs.

Bonjour Majd Al-Dik, pouvez-vous vous présenter ?

Bonjour, je m’appelle Majd, j’ai 29 ans, je suis Syrien. Je suis arrivé en France fin 2014-début 2015. En Syrie, j’ai fait des études en droit, je n’ai pas pu les finir car j’étais en dernière année quand la révolution a débuté, à laquelle j’ai participé.

En France, le premier témoignage que j’ai donné était un témoignage personnel sur la Ghouta orientale. J’ai commencé à écrire mon livre « A l’est de Damas, au bout du monde », pendant 11 mois, avec Nathalie Bontemps.  Chacun des 11 chapitres du livre couvre une période : on commence par la vie avant la révolution, puis le début des manifestations en été, la mise en place des organisations civiles, le siège, le développement de la société civile. Je parle aussi de mon travail avec les enfants, la mise en place du soutien psychologique. Enfin, j’évoque le rôle de l’armée.

Mon deuxième témoignage, c’est l’écriture dun blog, en collaboration avec Médiapart, sur les témoignages de réfugiés, pendant deux mois.

 

Nous faisons cette interview dans le musée Ledoux de la Saline royale : que représente ce lieu pour vous ?

J’ai choisi de venir ici, à la Saline, car c’est un endroit très calme. Je peux réfléchir sur la méthodologie, lire beaucoup, voir de nombreuses vidéos sur internet pour raconter la vérité et avoir un maximum  de détails. J’ai profité de ce lieu pour préparer le livre et décider d’une méthodologie. J’ai réussi à préparer la préface et le programme de méthodologie du premier et du deuxième chapitre, sachant que le projet est constitué de 12 chapitres. La Saline m’a permis de préparer cela. Mais il y a aussi des difficultés à travailler ici, car le sujet est très compliqué : quand on passe plusieurs heures sur internet à regarder des choses difficiles, quand on lit ou quand on parle avec des gens pour avoir leur témoignage, on a parfois besoin de parler avec quelqu’un pour échanger, pour sortir. J’ai utilisé au maximum la Saline pendant trois mois pour préparer mon livre, et maintenant je vais poursuivre ce travail chez moi.

 

Pouvez-vous nous parler de ce livre ?

J’écris sur la Ghouta orientale, une région de 110 km² qui se situe dans la banlieue est de Damas. C’est une région spéciale car la révolte a commencé tôt : les manifestations ont eu lieu dès le 25 mars 2011. Il y a eu beaucoup de crimes, de bombardements, de snipers, de checkpoints. Des jeunes, très précieux pour la communauté, ont beaucoup travaillé avec les enfants, avec les femmes, pour fonder des conseils locaux. Ils ont travaillé à la place de l’Etat qui bombarde les gens, et à la place des organisations internationales qui n’ont pas le droit de rentrer physiquement ou de travailler sur le territoire directement avec les gens qui ont besoin d’aide. Ils ont réussi, dans la Ghouta orientale, à fonder un système de gestion, avec 43 conseils locaux. C’était la première fois que les Syriens votaient depuis 1963, pour les conseils locaux. C’était un système alternatif qui a participé à l’espoir de la révolution, pour arriver à la liberté et à la dignité.

 

Il s’agit donc de votre deuxième projet sur la Ghouta orientale…

Oui, il s’agit de la même région, mais avec davantage de détails sur les opérations civiles et sur les manifestations. Dans ce nouveau projet, je me pose plusieurs questions : pourquoi il y a des organisations civiles ? Comment la société civile a évolué ? Je souhaite aussi raconter le siège qui a commencé fin 2012 jusqu’à avril 2018, d’un point de vue économique, notamment en montrant à quel point les checkpoints ont profité aux commerces du siège (les prix ont augmenté de 10 à 30 fois). Je souhaite raconter la vraie vie à plusieurs niveaux : pour les femmes, les enfants, les jeunes, les activistes, les conseillers locaux. Et il faut aussi parler sur la fin de la période : comment la région a résisté pendant 5 ans et demi, comment les gens ont été obligés de quitter la région sous les bombardements. C’est une région spéciale.

Sur la situation internationale, beaucoup de pays ont supporté le régime. Il y a aussi eu plusieurs attaques chimiques, le 20 et le 21 août 2013, qui ont causé la mort de 1434 victimes et qui ont blessé 9000 personnes, touchées par les gaz toxique. Malgré cela, il n’y a pas eu d’action pour arrêter les crimes. La majorité des gens de cette région sont partis. En 2011, il y avait 2,2 millions d’habitants ; suite aux bombardements, on arrive en 2013 à 850 000 personnes ; en 2017, il n’y a plus que 400 000 personnes et maintenant il y en a 100 000. Les autres ont quitté leur région, soit vers le nord de la Syrie, soit vers Damas, soit vers les autres pays. C’est la raison pour laquelle il y a beaucoup de réfugiés.

Mon projet se situe sur trois niveaux. Le premier niveau est de raconter les faits d’un point de vue historique, le plus fidèlement possible, malgré les choses qu’on ne peut pas raconter car on n’y a pas accès. Le deuxième niveau consiste à rassembler les témoignages personnels des activistes et des jeunes, suivant ce qu’ils ont vu, ainsi que les difficultés qu’ils ont rencontrées. Le troisième niveau constitue l’analyse.

 

En réaction à cette situation en Syrie, vous avez fondé en février 2013 l’association « Source de Vie ».  Comment avez-vous réussi à mener un tel projet et quels étaient ses principaux objectifs ?

En 2007, je travaillais avec l’UNICEF et le Croissant rouge aux côtés des réfugiés irakiens. C’était un soutien psychologique. On faisait des activités avec les enfants qui avaient quitté l’Irak après la guerre (il y a 2 millions d’Irakiens en Syrie). J’ai travaillé avec eux et j’ai vu que c’était un travail intéressant, avec de bons résultats parce que les enfants jouent, même s’ils ont des problèmes psychologiques pas très graves.

En 2011, on a un Etat en Syrie qui est très attaché au système politique. L’Etat a supprimé tous les services des agents qui ont participé aux manifestations : les mairies, les boulangeries, l’électricité, internet. Puis ce sont les gens qui ont pris leur responsabilité : en 2013, il y avait à peu près 850 000 personnes, beaucoup d’enfants et aucun service. Chaque activiste, chaque personne a donc créé un service. Moi j’ai voulu faire du soutien psychologique car je connais ce travail, j’ai fait des formations et j’ai commencé à faire des activités avec les enfants. Le problème, c’était qu’il n’y avait pas assez de spécialistes. Malgré tout, c’était le but de Source de Vie dès le départ : soutenir et aider les enfants pour ne pas qu’ils voient la gravité de la situation. C’était difficile car il y avait toujours les bombardements, le siège de la région. Si on n’enlève pas les raisons, on ne peut pas soigner les enfants. Mais on a fait le maximum. Par exemple, quand les enfants rentrent chez nous, on met de la musique au maximum pour pas qu’ils écoutent les bombardements à l’extérieur. On parle aussi avec leurs parents, pour les conseiller sur la méthode à adopter pour les enfants qui ont peur et qui n’arrivent pas à dormir.

 

Quelles sont selon vous les solutions politiques qui pourraient conduire à un apaisement en Syrie et peut-être à un retour de la paix ?

En 2011, il y a eu un grand espoir, la Syrie n’était pas par terre. Aujourd’hui, elle a besoin de 400 milliards de dollars pour sa reconstruction. Auparavant, il n’y avait pas de réfugiés, il n’y avait pas de groupes différents, maintenant il y a les Russes, les Américains, qui sont à l’intérieur du pays. Malgré tout, il y a toujours des solutions. Dans les régions, il y a des organisations civiles. Je crois qu’il faut développer ces organisations, comme les conseils locaux, et travailler avec eux car ils ont géré la situation et ils ont véritablement fondé une alternative. Ils ont travaillé à la place de l’Etat, à la place des organisations internationales. Il faut travailler avec eux directement. Il faut donner la parole pour développer les organisations civiles, aussi au niveau politique. On ne peut pas oublier que maintenant il y a beaucoup de bases militaires étrangères en Syrie, ainsi que des régions découpées.

Le seul espoir, c’est d’écouter vraiment les Syriens, de développer les organisations civiles et de travailler avec elles. Ce sont elles qui ont géré la situation, qui ont aidé les gens sous les bombardements, sous le siège, et qui n’ont pas fait de crime. C’est cela le plus important, le côté positif : on peut travailler avec elles.

 

Le seul espoir, c’est d’écouter vraiment les Syriens, de développer les organisations civiles et de travailler avec elles.

 

On parle de la reconstruction de la Syrie, de la manière dont les Russes vont gagner 400 milliards de dollars… Mais pour qui ? Pour le régime qui a poussé la moitié des Syriens hors de Syrie, qui a tué 500 000 personnes. Du côté de la démocratie, il y a toujours des côtés positifs, il y a la société civile, les organisations civiles qui ont travaillé pendant la révolution, sous les bombardements et sous les sièges, cela peut être une bonne alternative.

Beaucoup de maisons de recherche ont travaillé sur ce sujet. Une d’entre elles a affirmé que le seul espoir pour la Syrie, c’est de travailler avec la société civile. Il y a des organisations, des associations pour l’éducation, pour les services, et cela peut être pris comme alternative. C’est cela la démocratie, c’est cela qu’il faut développer. On ne doit pas forcer la société civile et les organisations à quitter leur région.

Enfin, il faut que les pays qui sont à l’intérieur de la Syrie partent, qu’ils laissent la parole aux Syriens. On ne peut pas changer s’il y a des bases militaires et des bombardements. Il faut d’abord faire un cessez-le-feu et laisser les gens parler entre eux.

 

Une dernière question : quels sont vos espoirs, par rapport à votre situation personnelle ?

J’aimerais bien faire des choses stables en France pour moi et pour les autres. Je pense que je veux valider d’abord mes expériences. J’ai vu qu’en France, il y a la VAE (Validation des Acquis de l’Expérience). J’ai également trouvé un diplôme intitulé « développement local », au niveau Bac +5. J’ai préparé ma présentation pour l’université.

D’un point de vue du travail, j’aimerais échanger au niveau culturel et linguistique avec les gens, trouver un endroit chaleureux pour tout le monde, pour les personnes âgées, les enfants, les jeunes, pour plusieurs nationalités. Je n’ai pas encore trouvé personnellement un endroit comme cela mais j’ai commencé à contacter des associations et des cafés culturels. On fait des activités culturels et des événements maintenant chez eux. L’objectif, c’est vraiment d’échanger avec les autres et de présenter les autres cultures, de faire des échanges linguistiques entre les gens. Beaucoup de Français ont envie d’apprendre l’arabe et beaucoup de migrants veulent apprendre le français. Comme cela, ils peuvent échanger dans le même endroit. Aussi je veux continuer le livre, mais le travail c’est le plus important. J’aimerais bien finir ce projet de livre que j’ai commencé ici, c’est important pour la suite, pour raconter historiquement cette région qui est maintenant contrôlée par le régime, où personne ne peut parler. On parle de 35 000 morts à peu près pendant 7 ans, des dizaines de milliers de personnes en prison. Je veux leur donner la parole, montrer ce qu’est la vérité et leur donner de l’espoir.